Rodin Rilke.
de Bruce Krebs

Pièce de théâtre en 5 actes suivis d'un épilogue.

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Dépôt SACD n°162 104


Le début
de la pièce
 


Acte I, suite de la scène 5.


        Rodin :
- Antoine, as-tu fini le modèle préparatoire de ton buste ?

        Bourdelle :
- Oui, maître... Maître, nous venons à l'instant d'avoir la visite de deux étrangères, pour un buste... ou plusieurs... mais elles sont reparties sans vous attendre...

        Rodin (en ouvrant un autre courrier):
- Ce n'est pas grave, nous avons déjà trop de tâches en route... Comment étaient-elles ?

        Despiau :
- Fort belles, maître, surtout la plus jeune !..

        Rodin :
- Bien, bien, ça n'a pas d'importance... Et ton buste, Charles, tu pense l'avoir dégauchi pour quand ?

        Despiau :
- Je l'ignore encore, maître, peut-être vendredi...

        Rodin :
- C'est bon, il faut que je puisse m'y mettre dès la semaine prochaine... (à lui-même) Si je mettais toutes ces lettres au feu, cela n'y changerait rien ! Regardez celle-là, (en leur montrant une lettre) j'ignore en quelle langue même elle peut bien être écrite

        Bourdelle :
- En Alsace-Lorain peut-être ?

        Despiau :
- Ou en autruchongrois...

        Rodin :
- Les gens s'imaginent que je parle couramment toutes les langues. (il saisit un autre courrier) Si au moins, ils parlaient tous en latin ! Je les bénirais, tenez, regardez-moi ça... oh ! (Il déroule un rouleau chinois)

        Rodin (en s'adressant à eux):
- Pour moi, c'est du chinois !

        Pompon (amusé):
- Ca m'en a tout l'air !

        Despiau :
- De nouvelles chinoiseries peut-être, Maître ?...

        Rodin :
- Pour l'instant j'en ai mon compte avec mon Balzac !

Il tourne enfin avec précaution le document, se concentre, descend les marches et fait partager la beauté des caractères qu'il perçoit avec ses praticiens et Claire.

        Rodin :
- Regardez-moi cela ! Regardez cette écriture !.. C'est beau ! On n'y comprend fichtrement rien mais il faut reconnaître que c'est magnifique. Ces figures nerveuses semblent des corps enlacés, regardez celles-là ! On dirait bien, sans mentir, deux femmes couchées ensemble...

        Pompon :
- Et là maître, une cigogne... Ont-ils des cigognes là-bas ?

        Claire :
- Hou ! Une cigogne avec un ventre comme-ça !?

        Rodin :
- Cela ressemble à une bacchanale formidable dans un ordre respectable. (il suit les caractères du doigts) On peut imaginer toute une procession, là un gros homme, et ses courtisanes derrière lui… Et là, un homme… qui porte un âne !… Je ne comprends pas ce graphisme, mais la main qui l'a tracée, me raconte des choses formidables, la vie surgit de cette masse muette…

Les praticiens le regardent comme émerveillés.

        Rodin : (revenant à son travail)
- Ce n'est pas en contemplant ces simagrées que je vais avancer dans mon courrier.

        Pompon :
- Maître, Antoine veut vous parler.

Il le pousse comme on pousse un mauvais élève.

        Bourdelle, protestant :
- Non, voyons.

        Rodin : (debout sur la troisième marche de l'escalier)
- Alors Antoine... Tu nous quittes ?

Despiau et pompon se sont éloignés en souriant.

        Bourdelle (stupéfait) :
- Mais !

        Rodin : (le visage bienveillant)
- Oh, depuis quelques jours, tu tournes autour de moi avec un noeud dans la gorge... C'est normal, voyons !... C'est comme ça ! Tu veux tenter ta chance...

        Bourdelle :
- Oui maître, je voudrais à présent me mettre à mon compte. Je veux être sculpteur comme vous, Maître..

        Rodin : (le visage accueillant)
- N'aie pas de scrupule Antoine, il faut saisir la chance quand elle se présente. Tu as raison de nous quitter. Il faut chercher le secret de son art en cultivant son propre jardin.

        Bourdelle :
- Mais Maître, je tiens tout de vous.

        Rodin :
- Oh que non ! Détrompe-toi. Il va te falloir diriger et gérer un atelier. Il faudra aussi quémander, courtiser, recevoir, accepter, te compromettre, avant d'affûter ton ciseau. Regarde-moi avec tout mon courrier... Je ne fais pas face ! Cela aussi fait partie de la vie de l'atelier... Mais dis-moi d'abord ce qu'en pense ton épouse ?

        Bourdelle :
- Mon épouse ?

        Rodin (tout en parlant avec Bourdelle, il prend un carnet et croque l'attitude de Claire):
- Oui, tu es bien marié, que je sache ?

        Bourdelle :
- Oui ?

        Rodin :
- Et bien qu'en pense-t-elle ?... Oui là... ton épouse ?.. t'approuve-t-elle ?

        Bourdelle :
- ...C'est elle qui me pousse ?

        Rodin (il s'arrête de dessiner):
- A la bonne heure ! La femme c'est la fondation de l'entreprise ! Sans elle rien ne va ! Regarde ce génie de Carpeaux !.. Sans sa femme, il aurait mangé sa boutique, le malheureux !.. D'abord la femme, ensuite... Ensuite, il faut s'introduire dans le monde. Il faut trouver des protecteurs, des hommes d'influence, c'est toute une politique que cela!.. Cette protection, c'est la toiture de l'atelier du sculpteur... Et quand les deux sont réunis, les fondations et la toiture, le talent peut s'exprimer. Il faut d'un coté assurer la bonne marche et de l'autre rassurer nos commanditaires... Entouré de ces deux appuis la vie est belle, mais que l'un des deux manque à l'appel... et c'est la faillite...

        Bourdelle :
- J'ai la ferme intention de présenter ma candidature aux concours nationaux, maître ?

        Rodin :
- Bourdelle, ce n'est pas avec une mirette à la main qu'on modèle le marbre, et ce n'est pas non plus avec cet outil-là qu'on modèle la confiance des hommes politiques. Il faut les comprendre dans leur ignorance et les remercier de leur arrogance. Dieu ne te sera d'aucune aide de ce côté-là, crois-moi !.. (il reprends son carnet de croquis) La sculpture est la plus belle et la plus vile des activités, je t'aiderai, je te le promets. Je connais quelques bonnes personnes aux beaux-arts à qui je te présenterai volontiers. Rassemble ton courage, Antoine, tu vas en avoir besoin !… Ah tiens, mais voilà quelqu'un…

Bourdelle s'écarte, Claire s'approche de lui.

        Claire :
- Monsieur Antoine, vous voudrez bien me prendre comme modèle dans votre prochain atelier ?

        Bourdelle :
- Bien sûr, Claire...




Acte I, scène 6.




Rainer Maria Rilke est entré pendant la scène précédente, personne n'a fait attention à lui. Il porte un manteau, un chapeau à large bord, une écharpe autours du cou et une valise à la main qu'il a posée dès son arrivée. Il semble émerveillé par tout ce qui l'entoure. (ses quelques fautes de français disparaîtront très vite)

        Rodin, descendant les quelques marches :
- Monsieur, je vous en prie ?.. A qui ai-je l'honneur ?

        Rilke :
- Je m'appelle Rainer Maria Rilke... (il prononce à l'allemande " Rilkeu "). Je vous ai écris d'Allemagne pour vous annoncer ma venue, il y a deux mois de là. Je viens vous rencontrer pour préparer étude de votre œuvre pour mes compatriotes.

        Rodin, découvrant sa méprise:
- Monsieur Rilke ! (qu'il prononce à la française, sans accent), pardon cher Monsieur, je n'ai pas compris votre nom tout de suite, je me souviens parfaitement bien maintenant de votre lettre.

        Rilke :
- J'ai pu mal le communiquer, mon français est encore assez "proximatif".

        Rodin:
- Ne vous excusez pas mon cher Monsieur Rilke, je voudrais parler allemand comme vous le faites si bien en français ! Pour ma part, je n'ai jamais appris d'autres langues que le latin, oh ! (pour lui-même) Et encore, dans un contexte bien précis… Mais, précisez-moi votre projet Monsieur Rilke.

        Rilke :
- J'aimerais pouvoir faire découvrir l'importance de votre euuvre. Votre sculpture n'a jamais passé nos frontières et je déplore. Pourtant le peuple allemand a toutes les capacités pour l'apprécier en plein.

        Rodin:
- Vous m'émerveillez, Monsieur Rilke c'est un bonheur pour moi, de savoir ce que vous entreprenez.

        Rilke :
- Quelques artistes allemands connaissent votre euuvre comme on se partage un trésor… Ils se communiquent les quelques photographies de vos sculptures que l'on trouve dans les journaux français mais il ne s'agit que de quelques artistes seulement, des intellectuels de Munich et de Berlin mais pas la majorité des gens, et cela est regrettable. Je voudrais combler cette injustice et venir dans votre atelier, pour me plonger tout entier dans votre oeuvre.

        Rodin: (surpris, aux praticiens) :
- Vous avez entendu ? (à Rilke :) mais vous maniez vraiment très bien notre langue, j'en suis ébahi. Venez quand vous voudrez dans mon atelier, vous y serez accueilli en ami, croyez-moi. Je suis tout à fait curieux de voir comment vous allez pouvoir traduire en mots mon travail de sculpteur. Les Allemands vont donc me connaître avant d'avoir vu une seule de mes œuvres ?

        Rilke :
- En quelques sortes... Je l'espère ainsi.




Acte I, scène 7.




Leur conversation est interrompue par les deux danoises qui reviennent dans l'atelier. La plus jeune porte un grand rouleau de papier. Antoine Bourdelle s'approche discrètement du maître et lui glisse à l'oreille :

        Bourdelle :
- Maître, voici les deux femmes venues tout à l'heure en votre absence...

        Rodin (à Claire) :
- Claire, s'il vous plait !

Claire alors accroupie, se lève et va se rhabiller derrière son paravent (une fois rhabillée, elle sortira discrètement par la porte située sous la mezzanine)

        Rodin poursuit (à Rilke):
- Veuillez m'excuser mon cher Rilke, mais ces deux femmes semblent bien déterminées à me rencontrer.

        Rilke :
- Je vous en prie, mon bon maître. Rilke s'écarte tandis que Rodin et les Danoises se rapprochent.

        Rodin :
- Soyez les bien venues Mesdames, (à Despiau) des chaises pour ces dames.

Despiau, Bourdelle et Pompon amènent chacun une chaise. Rodin et les deux femmes s'assoient. Rilke reste debout, légèrement en retrait. Rodin est tout sourire.

        La première Danoise :
- Vous, Augoust Rodin ? Grand Rodin ?

        Rodin :
- Si l'on veut mesdames ? Voulez-vous que l'on vous apporte une tasse de thé ?

        La première Danoise :
- Nous.. (elle fait à nouveau un signe) Nous, présenter, Rodin, Danemark. (elle se retourne vers la plus jeune) Vis ham plakaten, vil du? (traduction:" Montre-lui l'affiche, veux-tu ?")

La jeune danoise se lève et déroule le rouleau qu'elle tenait à la main. Il s'agit d'une affiche d'exposition sur laquelle est dessinée La victoire de Samothrace. Rodin essaye de lire les titres mais n'y parvient pas.

        La première Danoise :
- Nous... présenter, Rodin, Danemark.

        Rodin (ravi):
- Il s'agit certainement d'une exposition, mais je n'y comprends fichtrement rien (aux praticiens qui se sont rapprochés doucement quand l'affiche est apparue)... et vous autres ?...

Rilke s'est lui aussi approché derrière les praticiens, il lit d'abord en danois avant de traduire en français:

        Rilke :
- Præesentation af nogle de største skulpturer blandt de aktuelle franske skulpturer. Auguste Rodin, ved Kunstfonden i København... (la voix légèrement plus forte, en suivant du doigt): ...Présentation des sculptures du plus grand des sculpteurs français actuels, Auguste Rodin, à la Beaux-arts Fondation de Copenhague (à Rodin) C'est la capitale du Danemark.

        Rodin :
- Oui, oui.

        Rilke s'adressant aux deux danoises (en danois):
- Er De sendt gennem fonden? (traduction:"Etes-vous envoyées par la fondation?")

        La jeune Danoise, un peu excitée, lui répond (en danois):
- Fru Donaldsen er formanden, og jeg er hendes pige. (traduction:"Madame Donaldsen en est la présidente, et je suis sa fille.")

        Rilke (en danois) :
- Hvomår vil denne udstilling finde sted? (traduction:"Quand cette exposition doit-elle avoir lieu?")

        La première danoise (en danois):
- Datoeme er ikke fastlagt, det vil også afhænge afhr. Rodins muligheder. (traduction:"Les dates ne sont pas arrêtées, cela dépendra aussi des possibilités de Monsieur Rodin.")

        Rilke (s'adressant à Rodin) :
- Je vous présente Madame Donaldsen et sa fille. Madame Donaldsen est la femme du président d'une fondation consacrée à l'art dans son pays. Il n'y a pas date sur l'affiche car cela dépendra votre temps possible. (puis, s'adressant aux danoises en danois): - Hvilket tidspunkt foretrækker du? (traduction:"A quelle époque préféreriez-vous?")

        La première Danoise (en danois):
- Næste forår vil være ideelt, fordi man på dette tidspunkt fejer kunstjubilæet. (traduction:"Au printemps de l'année prochaine, ce serait idéal parce qu'on fête à cette époque "la ronde des arts".)

        Rilke (à Rodin) :
- Si cela pouvait devenir possible, ces jeunes femmes souhaiteraient que ce put-ce au printemps de l'année prochaine.

        Rodin :
- Avec toutes mes oeuvres ?

        Rilke (traduit aux danoises):
- Med sine samlede værker? (traduction:"Avec l'ensemble de ses oeuvres?")

        Les Danoises (en danois avec un grand sourire):
- ja, ja!

        Rodin (qui a compris):
- Je suis très honoré par votre invitation. (à Rilke) Mais dites-moi, ce dessin sur l'affiche? (Il montre la Victoire de Samothrace)

        Rilke (traduit aux danoises) :
- Mesteren ønsker at vide, hvorfor sejren ved Samothraee er afbilledet på plakaten? (traduction:"Le Maître souhaiterait savoir pourquoi La victoire de Samothrace est dessinée sur l'affiche?")

        La première Danoise (en danois):
- Det er en midlertidig ordning; min pige skal lave et udkast af plakaten, hvis hr. Rodin accepterer det. (traduction:"C'est provisoire, ma fille fera des croquis pour l'affiche si Monsieur Rodin l'accepte.")

        Rilke (à Rodin) :
- C'est en attendant, Maître, la fille de Madame Donaldsen vous demande s'il sera possible faire dessins de vos sculptures pour l'affiche définitive.

        Rodin (vers la jeune fille):
- Très volontiers, Mademoiselle.

        Rilke (traduit aux danoises):
- Monsieur Rodin vous remercie.

        Rodin :
- Je serais très heureux de vous présenter à l'instant les sculptures qui sont réunies dans la salle des ciselures...

        Rilke (traduit aux danoises) :
- Le Maître vous invite à le suivre dans la salle des ciselures.

Rodin se lève et fait un signe de la main pour indiquer le chemin, les deux Danoises se lèvent à leur tour.

        Rodin :
- Par ici mesdames...

        La première Danoise (en s'engageant répète):
- Paricimédames

        Rodin (à Rilke) :
- Monsieur Rilke, accompagnez-nous, vous m'êtes déjà fort précieux je l'avoue. Vous allez découvrir, vous aussi, la salle des ciselures.

Ils sortent tous les quatre. Les praticiens reprennent les deux chaises qu'ils avaient amenées pour les ranger.

        Despiau (à Bourdelle) :
- Alors... Schtoc, schtoc mademoiselle...

Bourdelle lui sourit, d'un mouvement de tête.


Fin de l'acte.

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